Faut-il tout expliquer dans son oeuvre ?
Aujourd'hui on parle d'interprétation, de relativisme, de compréhension et de lire entre les lignes
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👋 Je m’appelle Sophie Gliocas, j’ai 32 ans, je vis à Paris et je suis romancière. Ici je raconte mon quotidien d’autrice publiée, mais surtout mon expérience en tant que femme désormais trentenaire, ainsi que tout ce qui m’a façonné avant : l’enfance, l’adolescence et puis la vingtaine.
🩷N’oublie pas de liker cette lettre une fois que tu l’auras lue : un micro-geste pour toi, et une grande aide pour moi !
Lorsqu’on devient autrice professionnelle, il se passe quelque chose de formidable. C’est le moment où on entre (enfin !) dans les coulisses de l’éditorialisation d’un livre. On peut même dire qu’on est aux premières loges. Mais, il est toujours difficile de raconter cette expérience si particulière qui consiste à travailler main dans la main avec son éditeurice/préparateurice de copie pour améliorer son ouvrage.
Car comment raconter que, oui, notre manuscrit fut suffisamment bon pour qu’une maison d’édition décide de le publier, mais que cela ne signifie pas pour autant qu’il n’a pas besoin d’être revu ? Comment expliquer que, oui, notre manuscrit a suffisamment de qualités pour qu’on décide de miser dessus, mais qu’il passe par une étape inconfortable où il est raturé de rouge à presque chaque ligne… Car tout est remis en question, décortiqué, critiqué, annoté, afin de nous permettre de le rendre encore plus qualitatif.
C’est un travail absolument passionnant et qui fait sans aucun doute partie de ce que je préfère dans la publication d’un roman. Et pourtant, sachez que cette période de travail rend humble. Qu’on se le dise, personne n’a envie de recevoir son travail (qui a nécessité plusieurs mois voire années d’écriture) raturé de partout. Ce moment donne l’impression qu’on ne se focalise plus que sur le négatif, ce qui est insuffisant, à revoir… bref, mauvais.
À chaque fois que je reçois ce fameux document, je sais d’avance que mon estomac va se contracter au moment de l’ouvrir par crainte de ce que je vais y trouver. Et je sais qu’une fois les premières pages parcourues, je vais devoir faire une pause et aller ruminer dans mon coin, vexée comme un pou. D’un coup je me sens nulle, insuffisante, une impostrice.
Et puis… je digère ces retours et dès le lendemain, l’excitation du flow créatif revient. Après tout, ces pistes de retravail qu’on me propose ne sont que des corrections que je peux prendre ou laisser. D’ailleurs, il me suffit souvent d’une bonne nuit de sommeil pour réaliser leur potentiel. C’est un nouveau terrain de jeu qui s’ouvre à moi, qui m’inspire, qui m'offre une multitude de possibilités.
En vieillissant et en gagnant en confiance (ou plutôt en expérience), j’ai aussi appris à mieux cerner les propositions de modifications que j’accepte et celles que je ne souhaite pas retoucher au sein de mon texte. Et je ne doute pas que la suite de ma carrière me fera changer d’avis sur certaines de mes actuelles certitudes.
Il y a quelques années, j’en parlais avec un ami auteur qui écrit aussi en jeunesse. Affalés sur mon canapé un après-midi pluvieux de novembre, nous passions en revue les demandes de corrections les plus courantes ; celles qui nous sortent tellement par le nez qu’on sait qu’il est l’heure de faire une pause dans notre travail édito lorsqu’on commence à ne plus vouloir/pouvoir les lire.
“Moi c’est le pouvez-vous expliciter ce passage qui me gonfle, me confie Loïc en finissant sa tasse de thé. Parfois, quand je le lis dans la marge pour la énième fois, j’ai envie de me taper la tête contre le front.”
Je cogne ma tasse de chocolat chaud contre la sienne en guise d’assentiment. J’ai exactement le même avis que Loïc sur le sujet parce que je sais à quel point cette remarque peut être, au bout de la dixième fois en deux chapitres, pénible.
“Et qu’est-ce que tu fais dans ces cas-là ? je lui demande.
– Franchement, me juge pas, mais parfois, si j’ai trop la flemme… bah je supprime le passage, tout simplement ! Tu veux que j’explicite alors que j’ai pas envie ? Eh bah hop, paragraphe effacé, problème résolu.”
On part dans un fou rire mutuel parce que cette combine, je l’ai déjà utilisé et pas qu’une seule fois. Moi aussi, j’ai déjà pesé le pour et le contre, à me demander si j’avais réellement envie de passer du temps à retravailler un morceau de texte… Pour finir par conclure que le texte dans sa globalité vivait très bien sans ce passage et que je n’avais pas du tout envie de me faire des noeuds au cerveau.
Suis-je un peu fainéante ? Sans aucun doute.
Ou plutôt, ai-je une préférence pour les textes synthétiques, “straight-to-the-point”, qui évitent de trop digresser ou de répéter mille fois les mêmes choses ?
À votre avis ? ;)
Là où certaines auteurices préfèrent les envolées lyriques et les digressions introspectives/contemplatives sur (parfois) plusieurs pages, je suis du genre à couper dans le lard et à retirer tout ce qui est nécessaire sans m’en émouvoir. Tant pis pour les heures de boulot perdues, je considère que chaque phrase rédigée, même lorsqu’elle n’a pas vocation à finir dans la version finale du texte, m’a aidé à avancer dans mon roman.
Mais tout de même, savoir que Loïc souffre des mêmes remarques que moi me fait du bien ! Parce que certaines fois, ce “pouvez-vous expliciter ce passage ?” ou sa variante “pouvez-vous développer cette partie ?”, ont pu me rendre chèvre et me demander où est-ce que j’avais fauté pour que ma narration ne soit pas suffisamment claire.
“C’est une remarque qui peut revenir fréquemment, admet une copine éditrice autour d’un verre. Lorsqu’on a trop le nez dans son propre manuscrit, on n’a plus suffisamment de recul pour réaliser que tout ne sera pas aussi simple à comprendre pour le lecteur. C’est le but même du travail éditorial : aider à relever ce qui ne sera pas de l’évidence pour un regard extérieur.
– Ok, j’entends, mais qu’est-ce qu’on fait de tout ce qui se cache entre les lignes d’un roman ? Les métaphores, les messages subliminaux, les sous-entendus, les gestes, les remarques, certains mots… Tout ce qu’on choisit consciencieusement et qui permet de comprendre le texte dans sa totalité ? J’ai parfois l’impression de devoir y aller à la truelle pour qu’on saisisse ce que j’avais mis tant d’efforts à expliquer avec subtilité !”
Pour cette question, elle n’a pas forcément de réponse car nous dévions rapidement sur le fait d’écrire en jeunesse/young adult. Un public qui a ses propres exigences, mais aussi ses propres codes. On ne peut pas écrire un roman pour les jeunes générations comme on l’écrirait pour des lecteurs plus expérimentés/avertis/adultes. La compréhension n’est pas la même et c’est une période où on a encore parfois besoin d’être guidé dans sa lecture. C'est logique, on est en pleine construction (de son psychisme, de son identité, etc.).
Je me souviens d’un collègue auteur qui avait eu un jour une remarque très pertinente alors qu’on prenait le goûter chez une copine commune.
“Je comprends l’importance d’expliciter des sujets graves et sérieux aux plus jeunes, dit Théophile. Vu la merde qui a pu être publiée pendant des décennies avec tout un tas de stéréotypes et de schémas narratifs dangereux qui n’ont jamais été remis en question, c’est normal qu’on cherche à conscientiser nos écrits. Mais jusqu’où ?
– C’est vrai que, plus jeune, j’adorais relire une oeuvre jusqu’à la connaître par coeur, je réponds. Et j’adore aussi me rendre compte en vieillissant que j’en comprends de nouvelles choses. Ce sont les mêmes phrases, les mêmes mots que ceux lus depuis l’enfance, mais d’un coup, ils changent de sens. Certains sous-entendus, remarques voilées, dialogues, descriptions, m’apparaissent sous un nouveau jour. Et j’adore redécouvrir le texte avec ce nouvel oeil. Comme si l’histoire m’apparaissait différement, qu’il y avait pleins de couches à découvrir.
– Ouais, et puis ce sont souvent ces oeuvres-là qui marquent la pop culture, non ? Celles qui parlent à plusieurs générations, avec des sous-textes différents adaptés à chaque âge. Tout n’a pas besoin d’être accessible dès la première lecture ou le premier visionnage, sinon on se fait super chier au bout du compte.
– Donc tu penses qu’on simplifie trop en explicitant trop ? questionne Justine.”
Théophile réfléchit un peu avant de nous répondre. En réalité, la question est complexe parce qu’elle sous-entend plusieurs choses, la principale étant qu’on aurait toutes et tous le même niveau de connaissances et de recul sur certains sujets importants. Bien entendu, c’est faux.
“Oui et non. Parfois, j’ai l’impression qu’on en arrive à des explications de texte au sein du texte en lui-même, vous voyez ce que je veux dire ? Comme s’il fallait absolument expliquer pourquoi telle action de tel personnage est mauvais. Pourquoi bidule est méchant. Pourquoi ce qui se passe dans la scène est moralement mal. Quitte même à surdévelopper le message de fin qu’on cherche à transmettre. Je trouve ça limite puritain comme démarche, j’ai l’impression de lire ces ouvrages pour enfants qui viennent de milieux chrétiens super tradis. Sauf que là, ça se diffuse dans tout le monde de l’édition. On reprend leurs codes et schémas de pensées sans en avoir conscience.”
Cette remarque, Théophile me l’a partagé en 2019. C’était il y a plus de 5 ans et à l’époque, je n’avais pas tellement d’avis dessus. Je me disais que c’était peut-être un peu exagéré, dans le sens où ça écartait toutes les bonnes intentions de chercher à aller à rebours de certains sujets graves, traités encore trop souvent avec beaucoup de maladresse.
Mais je me disais qu’il tenait également une piste intéressante, que sa grille de lecture permettait d’avoir un recul critique sur nos propres travaux. Nous sommes à présent en 2026 et, quand on voit comme l’ultra-conservatisme ainsi que le rigorisme religieux grignotent de plus en plus l’espace public, difficile de ne pas y voir une influence indirecte. Peut-être que Théo avait vu juste, au bout du compte.
Alors qu’est-ce qu’on fait ?
Si on se cantonne au milieu de l’édition jeunesse, on parle de tranches d’âges si différentes (allant des premières années à la majorité) qu’il est délicat d’y trouver une réponse commune.
Moi-même, dans ma saga Les Enchanteresses, j’ai fait le choix d’expliciter de moins en moins de choses à mesure qu'on avançait dans les tomes :
La première raison étant que certaines de mes lectrices ont lu la saga à mesure que les tomes sortaient. Elles ont donc grandi en même temps que les personnages et ont donc très probablement développé une maturité similaire à mes héroïnes. Je voulais qu’elles le ressentent à travers mon texte.
La seconde raison est que j’ai aussi progressé dans mon écriture et j’ai moins eu le sentiment d’avoir besoin d’expliquer ce que je préférais dorénavant laisser à la libre compréhension d’une lectrice. Bref, je me suis fait confiance et par extension, j’ai fait confiance à mon lectorat. Une oeuvre qu’on découvre, ça se fait en plusieurs étapes. Et parfois, il y a même besoin de plusieurs lectures attentives.
Enfin, je voulais que certains sujets décantent au fil des chapitres, qu’on prenne le temps de comprendre où je voulais en venir sans tout lâcher d’un coup. Tant pis si ma lectrice ressent des émotions ambivalente voire ne saisit pas toutes les réactions d’un personnage. Parfois, lire un livre signifie aussi ressentir de l’inconfort. C’est important pour cultiver sa propre empathie de se confronter à des points de vue et choix différents des nôtres.
Peut-être avons-nous oublié cette forme de lenteur, par ailleurs. Pressés que nous sommes à tout lire, visionner, connaître. Excités que nous sommes à avoir notre propre avis et à pouvoir en discuter en ligne ou autour d’un mimosa en terrasse. Je suis la première à plaider coupable.
Alors qu’au fond, qui peut réellement proposer une analyse intéressante et constructive après seulement une lecture/un visionnage et à chaud ? Pourquoi ne prenons-nous plus le temps de digérer ce qu’on vient de découvrir ? Ça ne veut pas dire que nos réactions spontanées n’ont aucun intérêt, mais sont-elles forcément les plus pertinentes ou les plus abouties ? Pas sûre.
Surtout lorsqu’il s'agit de comprendre l’implicite, ce qui n’est pas évident aux premiers abords, ce qui tient de la symbolique dans une oeuvre.
En tant qu’artiste, cette problématique a de quoi effrayer. Jusqu’à quand restons-nous maîtresse de notre travail ? Est-ce que notre volonté initiale prime sur ce que les gens en perçoivent ? Et est-ce qu’une interprétation est plus pertinente/valable qu’une autre ? Combien de fois ai-je lu des analyses allant à rebours de l’intention première de l’auteurice ou de ma propre analyse qui se rapprochait de celle de l’artiste ? Ou l’inverse. Trop souvent, les remarques contradictoires sont balayées par un propos simpliste “si on est plusieurs à ne pas être d’accord avec l’artiste, c’est qu’il y a un problème dans son oeuvre et qu’il a mal fait son travail”.
Mouais. Trop facile.
Nous ne sommes jamais une feuille blanche face à une oeuvre : on amène ses propres bagages, ses schémas de pensées, ses valeurs, ses biais, ses connaissances son capital culturel et ce qui semblera anodin pour l’un ne le sera pas pour l’autre. Et il est même fascinant de constater à quel point les interprétations peuvent varier ! Bien entendu, c’est aussi le cas de l’artiste au moment de créer.
Sans oublier qu’une seule oeuvre peut toucher des publics différents. Par ailleurs, la recherche sociologique en matière de réception des publics est suffisamment dense pour qu’on sache au XXIe siècle qu’une même oeuvre peut être perçue très différemment selon qui la “consomme”.
Cela ne signifie pas qu’il n’y aurait qu’une seule analyse pertinente parmi la multitude qui existe. Mais cela ne signifie pas non plus que toutes les critiques se valent. Tout dépend de l’angle choisi, du courant dans lequel on s’inscrit, de ce sur quoi notre attention s’est portée. Et là encore, on peut faire des choix conscients ou non, biaisés ou non.
Personnellement, je pense qu’une bonne critique doit reposer sur des faits concrets, un contexte social-politique-économico-culturel compris ainsi qu’une interprétation sérieuse pouvant, idéalement, faire référence à d’autres oeuvres. Car une oeuvre ne vit jamais de manière autonome.
“Le problème, c’est qu’il faut désormais tout expliquer et ce absolument partout, me confie une connaissance qui n’est ni autrice ni éditrice.
– Ah ouais, tu trouves ?
– T’as pas remarqué ?! Les gens regardent une vidéo et comprennent la moitié du message parce qu’ils font 3 trucs en même temps. Donc les vidéastes passent leur temps à tout nuancer avec des disclaimers de 10 minutes parce que sinon ils se mangent des commentaires qui extrapolent et surinterprètent tout. Et c’est comme ça h24. On voit passer le titre d’un article et on réagit dessus sans même lire l’article en entier, etc.
– Tellement !
– On s’indigne en permanence, les algorithmes adorent notre colère parce que ça suscite notre temps d’attention… et donc on finit par ne voir qu’avec ce prisme. On s’enflamme direct sans prendre le temps de respirer un bon coup. Alors forcément, on espère éviter l’incendie en explicitant tout partout.
– C’est vrai que je suis parfois sidérée par le manque de profondeur de certaines réflexions que je vois passer, je confie. Mais tu vois, quand je te dis ça, j’ai l’impression d’être dans une posture méprisante. Tu sais, comme les snobs qui ont que le mot “anti-intellectualisme” à la bouche. Bien sûr que c’est un vrai fléau, mais ça me donne l’impression qu’on est coupable individuellement de ce genre de réactions, alors que c’est juste un pur produit du capitalisme. On y échappe difficilement.
– True. Mais y a un moment, faut se rendre compte du mal que ça nous fait. Humainement, je veux dire. Et pour moi, c’est lié à notre problème de concentration à force d’être sursollicité en permanence. On fait plus attention à rien.”
Je souris intérieurement. Je suis d’accord avec elle, je pense qu’une piste de réponse se cache de ce côté-là. Peut-être pas tout, mais oui, ça joue.
Je suis bien placée pour en parler, mon métier de bureau consistant à coordonner une équipe qui produit du contenu pour les réseaux sociaux. Je sais que le temps d’attention est précieux et j’ai parfois l’impression que je suis mieux lotie que les autres à force d’en avoir conscience. Oui, je passe un temps considérable à scroller, mais la dimension professionnelle est si importante que je passe aussi beaucoup de temps à lire, regarder des films ou juste à exercer mon “quality time” loin des écrans. À la différence de beaucoup de gens de mon entourage dont les heures passées sur Youtube ou TikTok me sidèrent…
Et ces dernières années, plusieurs articles lus en ligne semblent aller dans mon sens :
Il y a ce professeur d’une prestigieuse université américaine qui fut consterné en découvrant que ses élèves sont désormais incapables de lire un classique1 un tant soit peu exigeant alors que c’est précisément pour cette raison qu’ils ont été admis dans sa classe.
Il y a l’IEP de Rennes qui refuse désormais que ses élèves prennent leurs notes sur un ordinateur2 pour remettre l’écrit en avant - sauf contre-indications médicales - (j’ai donc découvert, perplexe, qu’il semble impossible pour la majorité des étudiants d’écrire à la main 3h non stop en amphi parce que “ça va trop vite”… wtf ??).
Pour en revenir à la culture, puisque c’est le sujet de cette lettre (et parce que non, je ne digresse pas, tout est lié héhé), j’ai été aussi très attristée d’apprendre que Netflix adapte ses films à un public faisant plusieurs choses en même temps que leur visionnage3. Par “plusieurs choses”, comprenez scroller sur son téléphone. Et comment est-ce que cela se traduit sur un écran ? Par des dialogues très pauvres qui explicitent plusieurs fois certaines scènes, quitte à rappeler encore et encore ce qui vient de se passer histoire qu’aucun spectateur ne soit perdu dans son visionnage.
Bon. Il m’arrive moi-même de scroller en lisant ou en regardant ma télé (ce qui signifie généralement que ce que je regarde n’a pas grand intérêt et qu’il est donc grand temps de regarder autre chose ; ou qu’il me faut mettre mon téléphone dans une autre pièce si je souhaite poursuivre), mais j’avoue que ce constat me déprime.
Le week-end dernier, je suis allée au cinéma voir un film tout à fait correct. Une narration fluide, des scènes bien rythmées… l’ensemble était très qualitatif quoique un peu trop normé à mon goût, mais j’ai tout de même passé un très bon moment… Même si quelques répliques m’ont fait tiquer ; notamment quand, après une scène particulièrement prenante, l’un des personnages a besoin d’expliciter à un autre personnage ce qui vient de se passer sous nos yeux quelques secondes auparavant !
Cette réplique, anodine aux premiers abords, m’a complètement sorti du film et je n’ai pas pu m’empêcher de lever les au ciel. Forcément, je me suis demandée si quelqu’un était passé par là et avait demandé au scénariste “d’expliciter cette scène” haha. Pour tout vous dire (et je ne sais pas si c’est une déformation professionnelle ou non), il m’arrive parfois durant une lecture de m’arrêter sur certains passages en me demandant s’ils n’ont pas été rajoutés lors du travail édito tant ils semblent amenés avec de gros sabots.
Mais que pouvons-nous y faire ? L’heure semble à la distraction permanente, au manque d’attention, au fait d’entendre ou de lire un mot sur trois mais d’être sûre d’avoir absolument tout compris en 5 secondes... Et si c’est pas le cas, on râle.
Faut-il vraiment que nos oeuvres s’adaptent à de telles pratiques ? Surtout quand on voit le résultat final, à savoir des répliques médiocres et des intrigues/déroulés narratifs simplistes à la limite de l’absurde. J’espère qu’elles resteront une minorité. Je m’accroche à cette idée parce que je pense sincèrement que nous valons mieux que ça.
I know, cette lettre change de mes propos habituels, c’est rare que je passe pour une vieille conne aigrie. Rassurez-vous, je ne crois toujours pas en l’adage paresseux du “c’était mieux avant”. Car si on en arrive à des situations aussi critiques, c’est bien qu’il y a eu des circonstances antérieures qui ont débouché sur l’état actuel des choses. Par contre, je crois en notre capacité collective à nous remettre en question, à nous tirer vers le haut, à ne pas nous trouver des excuses toutes faites qui sont souvent fatalistes et n’apportent aucune solution concrète. La prise de conscience me semble une première piste intéressante.
Parce que j’ai la certitude que nous méritons de discuter, de débattre, de nous interroger, de douter, de revoir une série encore et encore, de relire un livre au fil des années, de déceler de nouveaux messages dans un film, de passer à la loupe un tableau. Nous méritons de nous forger un avis étayé, riche et nuancé. Nous méritons de développer notre esprit critique et notre regard esthétique. Nous méritons que tout ne soit ni trop simple ni trop facile.
Parce que j’ai la certitude que nous avons le droit d’être pris pour ce qu’on est.
Des gens intelligents.
💌 Tu viens de lire une lettre de la newsletter Gang de Plumes !
👋 Je m’appelle Sophie Gliocas, j’ai 32 ans, je vis à Paris et je suis romancière. Ici je raconte mon quotidien d’autrice publiée, mais surtout mon expérience en tant que femme désormais trentenaire, ainsi que tout ce qui m’a façonné avant : l’enfance, l’adolescence et puis la vingtaine.
🩷N’oublie pas de liker cette lettre une fois que tu l’auras lue : un micro-geste pour toi, et une grande aide pour moi !
“The Elite College Students Who Can’t Read Books” (The Atlantic)
“Faut-il supprimer en amphi la prise de notes sur ordinateur ? Dans cette grande école, la mesure divise” (France 3)
“Netflix veut que les intrigues des films soient répétées pour les spectateurs distraits par leur smartphone” (Kulture geek)




J'aime beaucoup cette lettre qui me rappelle ma directrice de thèse (et mon éditrice) me dire au même moment "vous avez une écriture en ellipse." Une manière très élégante de me dire que j'oubliais le ou la lectrice, tant j'étais imprégnée de mon texte, académique ou littéraire.
Malgré tout, un peu d'ellipse est bon pour la santé, l'imagination et le cerveau.
Très intéressant ! Je ne me souviens plus exactement dans quelle série c'était mais il y avait eu l'un de ces passages où un personnage décrivait à voix haute ce que l'on voyait à l'écran et j'avais trouvé ça assez sidérant tant ça semble être effectivement de plus en plus courant : pour le dire un peu grossièrement est-ce que à force de prendre les gens pour des cons on ne les encourage pas à devenir cons ? Je trouve ça insultant dans ces moments là parce que vraiment, percevoir de manière aussi frontale qu'on nous pense trop stupide et ne même pas essayer un peu c'est juste une grande ligne droite vers l'irrespect à mes yeux. Et en même temps comment faire pour réussir à passer à travers cette vague de manque d'attention, la nuance est tellement fine qu'il y a à la fois le risque de couper toute une partie des gens d'oeuvres "trop complexes" (avec de gros gros guillements) et de ne laisser facilement accessibles que des oeuvres très pauvres et si peu denses...
Je trouve que Bridgerton c'est exactement ça, je ne sais pas ce que valent les livres ça ne me tente pas particulièrement de les lires mais si les saisons sont distrayantes, c'est un peu tout ce que je leur trouve : de la distraction. Tout est très facile, les saisons sont particulièrement courtes, l'intrigue n'en est pas vraiment une tant chaque saison suit exactement le même schéma, j'ai l'impression d'y voir juste des séries qui nous procurent de la satisfaction mais pas grand chose d'autre. Parfois c'est chouette, mais quand c'est tout le temps comme ça...?